La dame n°13

by - dimanche, mai 14, 2017

Un poème est une forêt pleine de pièges. On parcourt les strophes en ignorant qu'un seul vers, un seul mais suffisant, se fait les griffes en vous attendant. Peu importe qu'il soit beau ou non, qu'il possède une valeur littéraire ou en soit totalement dépourvu : il vous attend là, gorgé de venin, scintillant et mortel, avec ses écailles de béryl.
J’aime découvrir ces romans inclassables, aux ambiances oniriques, aux sujets silencieux mais terribles, aux thèmes féroces, subtiles, j’aime découvrir la plume tourmentée d’un écrivain, le style délicat d’une autrice, j’aime par-dessus tout m’enlacer, m’évaporer dans les lignes quand l’histoire et l’intrigue semblent des éléments divins. Carlos Somoza m’a offert trois jours de voyage dans un Madrid affligé par la pluie, il m’a emmené, me prenant doucement les doigts, un effleurement soudain, dans un labyrinthe où la poésie se révèle hargneuse, puissante, ensorcelante, où les vers, le langage, les mots s’assemblent en ronde, valsent pour la destruction. Est-ce ça la poésie ? Enrober dans le miel une beauté parfaite, cacher dans l’océan vaporeux d’une odeur amoureuse une terrible laideur ? La dame n°13 marche vêtue d’une robe de soie délicate, aux mouvements rapiécés de cruauté. La Dame n°13 se cache, appelle ses sœurs vengeresses. La mythologie se mêle à la réalité, la réalité se mélange au rêve, dans les apparences d’une ville ensoleillée se passe des événements macabres, est-ce réel ?

Le temps n’est plus quand on ouvre le livre, la première page nous happe, nous enlève pour une aventure mystérieuse teintée d’écho somnambule, C’est un songe qui s’ouvre à nos yeux éberlués, les minutes, les pages s’enfilent, toujours une harmonie de révélations subtiles, les réponses se posent sur le socle, gracieuses ballerines s’asseyant comme une déité, les paumes tendues nous présentant les maigres indices. L’auteur s’amuse avec nos nerfs, notre envie d’approfondir, de savoir, de dévorer plus encore, jusqu’à la fin sans jamais faiblir et jeter en trois pages la clé de l’intrigue. Non monsieur prend son temps et impose à son lectorat un avancement douloureux, une marche de plaisir jusqu’à l’apothéose finale. Il manie les mots et son espace-temps sans transition, chef d’orchestre talentueux, il danse sous son inspiration, nous partage sa réflexion ; il prend soin de ses personnages, n’en met pas un sur un piédestal, ainsi la ronde de ses mâles et de ses femelles chantent en symbiose sous l’orage de cette légende, de cette histoire des inspiratrices, de ces muses que l’on craint, que l’on aime, que l’on chérit, que l’on prie. Lors de notre pérégrination, on tâtonne aveuglé par cette lumière opalescente, la beauté coule entre les paragraphes car la plume se déploie d’une sensibilité et d’une délicatesse à toucher l’âme la plus noire. On s’enveloppe dans ce parfum exquis, essence d’images poétiques, de brume traversant notre regard, de nuages aux formes tantôt élancées, tantôt grotesque. L’horreur même de certaines actions s’esquisse d’une esthétique sublime, au-delà de la matérialité d’un cadavre on se prend à s’imaginer une outre-tombe céleste. Dur est d’expliquer cette ambiance, je n’arrive à graver des mots dessus, expliciter sur mes ressentis en parlant de ce roman s’insurge, il faut le lire pour déguster, pour toucher à une expérience unique.

A la différence de Morwenna, Somoza retire le voile de l’ignorance, ajuste les draps de la passion ; il nous intrigue, titille notre curiosité, surtout il m’a convaincu que la poésie devait être aimée, appréciée. Le paradis perdu de Milton, Baudelaire, Verlaine etc… Tant de noms de poètes, tant de découvertes, tant de trésor où, non seulement les explications et les citations sont distillées, mais aussi l’amour qu’entretient l’auteur pour ces modèles nous caresse de leur parole. Il explore les parcelles de force créatrice de ces jeunes gens-là, ceux qui ont contribués, qui ont apporté une pierre à notre humanité, il les honore, les admire et ça se sent, ça se voit, ça se mange aussi, on se nourrit de cette spiritualité qu’il transmet à travers son histoire, son intrigue, son échiquier. Les références littéraires jonchent le roman : La divine Comédie de Dante par exemple tournoie en clin d’œil, il vole les essences de vie fictive pour créer la sienne. La poésie, le langage alors, se vêt de couleur sombre, d’une réflexion passionnante. Comment ne pas aimer lire après avoir mordu dans la chair de cet imaginaire ? En contant la légende de ces 13 inspiratrices, de ces enchanteresses à l’apparence enfantine, il rajoute la couche d’une inspiration, mon inspiration. C’est chaotique et cette idée est importante pour comprendre le livre, je viens de m’en rendre compte à présent, de cette histoire qu’il fabrique, il lance, tout comme ses treize dames, la petite étincelle d’inspiration salvatrice. Par les images, la beauté, les dialogues, par son livre dans son entièreté, il incite son lecteur à écrire lui aussi, à imaginer, à former des phrases, à se lancer dans la grande aventure de la littérature. Fascinantes sont ces immortelles ! Ecrire c’est combattre la mort, Eros et Thanatos s’entremêlent dans une carioca endiablée. 

Elle avait cependant voulu ressentir sans mots. Jamais une dame n'avait désiré pareille chose, parce que ressentir sans mots était presque impossible : cela équivalait au silence sous la mer.
Tel Le guépard, le livre s’enchante d’une métaphore filée, mais laquelle je ne l’ai pas trouvé, est-ce, à l’avatar de La vie n’est qu’un songe, une pensée sur la vie qui ne paraît pas ce qu’elle est. Là, maintenant, en ce moment, est-ce que l’on vit ou dort-on ? Nos sens ne nous trompent-ils pas ? Le lecteur se promène dans le labyrinthe du minotaure apte à dévorer ces personnes qui pénètrent dans son antre. Pourtant le livre s’éclaire quand nos pas se font plus proches des réponses et des hypothèses que l’on bâtit, il donne la compréhension claire, précise, conquise, ce roman aurait pu être un fiasco mais les pièces sont bien ajustées, mises correctement à leur place sans jamais partir dans un délire onirique qui nous enfermerait dans un monologue d’un écrivain totalement emprisonné de son inspiration. Ici il marche sereinement, sait ce qu’il fait, il le sait si bien que la fin explose, nos lèvres dessinent le o de stupéfaction je n’avais pas pensé à ça. Et, lectrice passionnée j’ai été, pour la première fois depuis bien longtemps, surprise de cette conclusion, agréablement surprise. J’ai aimé, j’ai adoré me fondre de ce monde, dans cet univers à l’approche de la métaphysique, j’ai aimé ces caractères survivants, vindicatifs, ces personnages de papier qui, au lieu de rester passif essaient de chercher le courage d’affronter. Affronter la mort des mots, combattre l’adversité du langage quand celui-ci devient terrible. Car les mots font mal, vipères sauvages, ils enchaînent la psyché dans des monts infernaux, l’enfant qui entend les horreurs que l’on projette sur lui aura du mal à se reconstruire. Les mots, la poésie, le langage, la parole propre à l’être humain se couche dans une dangerosité cruelle tandis qu’elle peut aussi se montrer sous des auspices de tendresse. On lit pour se souvenir, pour garder une mémoire des sujets qui nous tient à cœur ; là on respire le roman tout entier, on admire, on se tait, on ressent. 

PS : j'ai énormément de chance de partager mes lectures communes qui deviennent des coups de coeur marquant avec Maned Wolf, ma chère compagne dans cette aventure ! 

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19 commentaires

  1. Magnifique chronique ! Tu transmets extrêmement bien l'atmosphère si particulière de ce livre :) Et je suis bien d'accord avec toi, on sent tout l'amour qu'il a pour le monde de la poésie !

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    1. Oui on le ressent tellement bien et puis la réflexion pour les mots et toutes les références qui te donnent encore envie de lire tous les jours, toutes la journée !

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  2. J'avais beaucoup apprécié ce roman ! Tout comme je suis toujours très bon public pour toutes les oeuvres de Somoza !

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    1. Je vais aussi être un très bon public pour Somoza parce que ce premier livre m'a beaucoup plu, c'est délicat, intelligent, original, et emprunt de sensibilité artistique comme j'adore !

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  3. J'ai déjà lu un livre de cet auteur (La théorie des cordes) et ta chronique me dit qu'il faudrait que je me lance dans un autre de ses livres. Ca m'a l'air semblable et en même temps différent, donc je suis curieuse. En tout cas, encore très belle chronique !

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    1. Je crois que la Théorie des cordes me dit quelque chose, j'avais le résumé et il m'avait beaucoup plu, j'ai aussi Clara et la pénombre dans ma PAL qu'il me tarde de lire ! Merci ♥ L'univers de Somoza est bien particulier et bien à lui aussi, du coup ça renforce ses propos, il sait de quoi il parle.

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  4. Certainement l'un de mes favoris de Somoza ! Son exploration des genres littéraires et son imagination m'étonnent et me fascinent, tout comme sa plume, mystérieuse...

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    1. On est d'accord, il est super envoutant et j'aimerai bien connaître l'auteur, en tout cas il a des obsessions bien ficelées et ses livres sont uniques. Surtout il ne cherche pas à se vanter de ses connaissances comme le faut souvent Ecco.

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  5. Un blog de littérature et d'art, mes deux marottes (dans ce sens pour moi) ! Je te suis désormais et de près !

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    1. Merci beaucoup ! Je suis ravie que mon blog te plaise, j'espère qu'on pourra entamer un bonne discussion du coup !

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  6. C'est un auteur que j'adore!! Je découvrirais bien ce roman car je ne suis jamais déçue de ce qu'il écrit :)

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    1. Je pense que ça fera pareil pour moi, ses idées et ce qu'il défend, ses récits et ses personnages sont atypiques, forts et super profond. J'ai Clara et la pénombre qu'il faut que je lise.

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  7. Oui, inclassable est le mot juste... à la fois récit de SF, polar, poème, conte philosophique... j'avais beaucoup aimé aussi !

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    1. Parfaitement, mais j'adore ce genre de livre surtout qu'il est totalement structuré en plus de ça et qu'il est si bien écrit. J'ai hâte de lire un autre livre de lui. J'ai Clara et la pénombre dans ma PAL.

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  8. Coucou ! Un petit tour sur ta nouvelle adresse et un petit mot pour te prévenir que je t'ai nominé pour le TAG "Mon rapport à la lecture". Alors si ça te tente, voici le lien : https://leslecturesdeninablog.wordpress.com/2017/05/16/tag-mon-rapport-a-la-lecture/

    A bientôt !

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    1. Je te remercie parce que j'ai adoré faire ce TAG !

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  9. Wow! Je suis intriguée là :D
    Et je tenais à dire que j'appréciais toujours énormément les peintures que tu utilises en en-tête de tes articles *O*

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    1. J'y prends soin à choisir les peintures de mes en-tête faut vraiment qu'elles aillent parfaitement avec l'histoire du roman ! Et je suis ravie si ça te touche, c'est un peu ma manière d'inciter les autres à aller admirer les toiles de maître aussi.

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