La maison dans laquelle

by - samedi, mai 13, 2017

Car la maison exige une forme d'attachement mêlée d'inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes... C'est une divinité puissantes, capricieuse, et, s'il y a bien quelque chose qu'elle n'aime pas, c'est qu'on cherche à la simplifier avec des mots.
Il est difficile de sortir de cette maison faite de richesse, de souvenirs, d’émotions. Il est difficile de parti loin de ce livre qui, pour moi, fut un boomerang jeté dans l’immensité de mon ignorance ; il est des textes sublimes, petites merveilles auréolées de curiosités, de convoitises, de sincérité, de vie tremblante sous les paumes frissonnantes sous le poids de ce bouquin spectaculaire. La maison dans laquelle résonne de mille bruit, d’éclat de voix aux accents funèbres, aux sonorités cruelles, aux notes amusées, aux visages différents, au chœur de paroles censées. Comme la bible annonce les livres, celui de Mariam Petriosan déclame une corne d’abondance qui fait réfléchir, puis émeut le lecteur, l’enferme enfin dans une spirale jusqu’à la fin. On s’accroche, on s’accorde un temps, un mois, c’est une pause dans cette consommation livresque, une épopée divine, une aventure effrayante teintée de joie. Il n’y a pas de mots, pas de manière d’expliquer mais, dans ce labyrinthe hors du temps mais près de l’espace se faufile quelques discours que l’on sent aux entrailles, plutôt que de privilégier l’analyse privilégions les sentiments plus forts, plus douloureux qui resteront ancrés. J’ai la gueule de bois après cette lecture monumentale.
La_maison_dans_laquelleTu entre dans une fourmilière, chapardeur voyeur lecteur, dans cette maison lugubre tu découvriras un microcosme où se révèlent les cieux infernaux. C’est un cocon, une ruche où vibrent les pas des personnages que tu apprendras à connaître, ces garçons perdus au début qui embrasseront ces créatures féminines à la fin. Six groupes se partagent le territoire dans un espace confiné, un huit clos protecteur, un lieu allégorique, métaphorique, onirique, criant cependant de vérité. C’est une société de malades, d’handicapés, l’internat dévoile l’identité de chacun et il s’agit de ça au fond, premier discours que l’on attrape dans les dialogues toujours imagés, toujours hurlant de réalité ! Ces enfants ressemblent à tous, à nous surtout, à ces personnages aussi qui ont fabriqué l’imaginaire collectif, ainsi la maison se métamorphose, ce n’est pas une bâtisse de brique, le pays de jamais, Neverland se transmet dans les descriptions simples, humbles, terribles, macabres, inquiétantes. Le cœur galope sans qu’on s’explique pourquoi, la raison disparait pour assister à ces scènes tantôt ensoleillées tantôt obscure. On nage dans un clair-obscur d’incompréhension et, je pense, que l’essence de ce livre se meut, dynamique feu-follet dans notre esprit elle construit son nid déstructuré. Et l’on aime ça, on valse parmi les phrases épurées, un langage d’adolescent tout ce qu’il y a de plus réel. On touche l’or de nos doigts grandis et l’on revient dans cet état insouciant que permet l’adolescence et l’enfance.
La poésie creuse son talent dans la voix de Chacal Tabaqui, spécificité de cette maison, les enfants possèdent une identité fabriquée à l’aide de surnom, de traditions, de contes et de légendes, de croyances mais pas de ces princes charmants ou de ces princesses vivant pour toujours heureux, ici les contes s’habillent de lunes et de meurtres sanglants. L’adolescence est période critique où l’on se cherche, l’âme se fragmente en doute, et l’on enferme ces objets sentimentaux, ces souvenirs de valeurs hantant l’adulte qu’on sera bientôt. La maison c’est la protection, on ne veut pas s’en aller, on ne veut pas quitter ce navire, cet arche de Noé quand bien même le directeur serait un escroc incapable de gérer cet empire dirigé par l’Aveugle Peter Pan. On se sent vivre dans la maison, personnage à part entière et métaphore peut-être de l’intériorité de chacun. La psyché de cette période trouble où les tempêtes s’égarent dans les gestes et actions à l’apparence bestiales. Tuer pour s’exprimer, tuer car chacun de nous héberge cette part honnie, ce fragment sommeillant dans les tripes, qui n’a jamais rêvé une fois d’un assassinat d’un ennemi ou d’un ami ? L’enfant n’a pas de filtre et Mariam Petriosan dévoile cette bête qui tourmente, et que, paradoxalement l’on ne juge pas. Les règles détonnent. La catharsis reste figée, électron présent dans ces moments intenses que l’on admire et que l’on craint.
La maison, c'est une succession de murs dont la peinture n'en finit pas de s'écailler. C'est aussi d'interminable volées de marches étroites. Des moucherons qui dansent sous les lanternes des balcons. L'aurore aux doigts de rose qui caresse les rideaux. Des pupitres recouverts de craie et débordant de bric à brac. Le soleil qui s'étire dans la poussière rouge de la cour. Des chiens couverts de puces qui sommeillent sous les bancs. Des spirales de tuyaux rouillés qui se croisent et s'entremêlent sous la peau craquelée des murs. Des ranges irrégulières de bottes d'enfants qui se glissent le long des lits.
Il faut patienter pour comprendre tout ce que la maison offre et possède, et encore, c’est après plusieurs relectures je suppose, que l’on découvrira le sens profond, ou alors le sens profond prendra à chaque relecture des allures de minotaure grondant son trésor. C’est mouvant, sable chaud sur les pieds se fracassant sur les rochers. On aime pourtant cette danse au bord du gouffre et l’on pèche le nécessaire à notre personnalité. Ce livre donne tout pour chacun, chacun trouvera de quoi nourrir son esprit car toutes les interprétations s’expliquent. C’est un unique ouvrage, et son existence me réjouit ! J’ai grandis avec Sphinx, l’Aveugle, Ralph, Sirène, Rousse. Je me suis rappelée des souvenirs de mes années d’internats où ce sentiment de protection, cette envie de rester dans ce cocon pour toujours, où cette agression de l’extérieur semblaient naturelle alors ces mémoires se sont éclaircies, se sont illuminées. La maison dans laquelle c’est un inclassable, un bijou miroitant, un diamant noir chatoyant qui respire la beauté, la vie, le frisson, l’inquiétude, qui nous transpire. C’est une bête intrigante qui berce, qui ravage.

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