Les délices de Tokyo

by - samedi, juin 24, 2017


Je me souviens de cette après-midi où, allongée sur mon lit, position idéale pour s’engouffrer dans les pages, j’ai lu Les délices de Tokyo, je me rappelle que ce fut avant cette vie tangente, ce manque de repère, cette sensation de nouveauté, de découverte, avant la tempête, un roman feel-good n’est pas des moindre. Il brave les tsunamis par son style doux, poétique, humble aussi, jamais un mot de trop chez Durian Sukegawa, tout se trouve dans la réserve pudique des émotions et des histoires passées, dans le pardon et la dévotion. Je ne connais pas assez la littérature japonaise, adolescente ivre de manga surtout Naruto, j’ai passé le cap, dévoré ensuite les classiques, toujours autant d’ailleurs mais, quelques fois, le destin impose quelques lectures et celle-ci tremble de générosité.

Le dépaysement berce le lecteur, des images photographiques, des mots, des phrases simples, une harmonie sincère, jamais une éploration, une lamentation. Au début l’on croise Tokue, vieillie femme sous un cerisier, l’arbre enchanté, près de la pâtisserie que gère Sentarô, homme perdu, celui emprisonné pendant quelques années, racheté par un couple, les propriétaires de ce lieu de vente de gourmandise. C’est déjà une émotion subtile, une tristesse mêlée de détresse quand on découvre le quotidien de Sentaro, perdu dans l’immensité entre son périple psychologique et sa volonté de fuir sans cesse. L’auteur nous laisse libre d’imaginer, d’éprouver, de ressentir, laisse libre ses personnages aussi. L’apaisement par la nature rapproche les hommes, quand le garçon refuse d’embaucher la vieille femme à cause de ses doigts déformés, elle tente encore, tous les jours, jusqu’à ce qu’il cède. Pour son bien.

Lenteur de la rencontre, la première aurore où ils s’approchent doucement, la deuxième où Tokue se montre et filent les jours dans les sourires, un baume au cœur pour ces deux personnes éplorées. J’ai suivi de près ces deux protagonistes, les pages se tournant, se dévorant sous la senteur des Dorayakis, ces pâtisseries sucrées que j’aimerai gouter un jour, sous les fleurs de cerisiers, dans une ruelle ombrée, où les éclats de rires des écolières en uniformes offrent une vie au monde, à l’univers. Les liens s’esquissent dans la souffrance tue, dans les regards, l’apprentissage de la pâte de haricot rouge, celle-ci servant de tremplin pour une philosophie de l’existence acide et moelleuse. Il ne s’agit pas de s’appesantir de son sort mais de prendre les belles choses, les petits détails qui se présente dans une journée, une fleur, un brin d’air…  Tokue étant l’aînée, partage son savoir avec son cadet, à l’apparence frêle, délicate, elle possède une force insoupçonnable, celle de l’amour qu’elle donne sans état d’âme, sans intérêt, elle donne sans compter, un mot d’espoir, une parole inquiète pour son patron car elle tient à lui. Touchante sollicitude, ce livre est cadeau de courage contre l’adversité et les préjugés de certains, le discours universel dans la chaleur d’un espoir tendu au lecteur, celui d’écouter son cœur, de réfléchir, de s’abandonner aux sensations, aux rencontres que l’on peut faire, qui paraissent si indifférences et se révèlent des chamboulements.

Tokue n’est pas femme lisse, elle a vécu l’exclusion, l’enfer, l’indignité, traitée comme une pestiférée car lépreuse depuis ses quatorze années, elle raconte son passé pour que Sentaro apprenne encore, qu’il s’élève de sa prison blocage, de ses peurs, de ses angoisses, surtout de sa dépression vicieuse s’insinuant dans son cœur, se lovant tel le serpent narquois. Le quotidien du trentenaire se résume à sa pâtisserie, à son appartement, parfois à un verre de bière. Grandiose destinée couplée au néant de l’oisiveté ! Tokue est l’opposé, elle n’a jamais plié, elle a pleuré de l’abandon de ses proches mais s’est toujours relevée, la tête penchée vers les étoiles, vers le son des eaux, vers les rires des oiseaux, vers le bruissement de la pâte de haricot cuisant dans la marmite. Elle ne s’est jamais plainte, elle en parle maintenant, assise sur sa terrasse en compagnie de deux jeunes auxquels elle exhorte de vivre. Car elle a vécu, même enfermé dans un auspice avec l’interdiction de s’approcher de la civilisation elle a vécu. C’est un exemple de grandeur, de sagesse, inspirant personnage qui offre la force aux autres de contempler le bonheur, de le prendre et de le garder. Débarrassons-nous de ces vices, de ces terreurs, de ces peurs que la société engendre pour ne se concentrer sur l’essentiel, ce que l’on trouve beau !

Grâce à cette lecture estivale, elle sent bon les fleurs d’oranger, le calme serein d’un quartier habité, on prend confiance au destin, on relativise, on se concentre sur l’origine de la joie, on jette les néfastes pensées pour écouter le monde, pour entendre le murmure de l’au-delà, cette force supérieure qui gouverne dans l’ombre. On ne déteste personne car il est pétri d’humanité, il dessine ses personnages de manière simple, intelligente, sans plus de qualité et de défaut qu’il n’en faut. L’humain est chargé de faiblesse ce que l’écrivain nous projette sans une larme, sans un apitoiement, juste ce qu’il faut pour nous guider vers une lecture honnête, effleurant notre âme, y apposant une graine de discernement.    

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11 commentaires

  1. C'est assez drôle, je viens de finir ce roman...par contre, j'ai été un peu déçue hélas...je crois que j'en attendais beaucoup trop, j'avais lu d'excellentes critiques et mise la barre trop haut...dommage.
    J'ai bien aimé dans l'ensemble, mais il m'a manqué le petit truc extraordinaire qu'on m'avait promis!

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    1. Je crois que je suis partie sur le postulat de départ que j'allais m'ennuyer mais j'avais quand même envie de le découvrir, résultat j'ai beaucoup apprécié et je ne me doutais pas que ce livre m'avait marqué. Au début je pensais que c'était juste une lecture divertissante et je me rends compte qu'il m'a beaucoup apporté, de manière très subtile. Je pense que le truc extraordinaire c'est justement ce côté très chaleureux, ce respect des autres que l'on ne voit pas au premier abord !

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  2. Les plaisirs du quotidien, les personnages ni noirs ni blancs mais gris, et le ton pas trop sermonal, j'ai souvent remarqué cela dans les films japonais. Les japonais appelent ça la "solution esthétique". Un article super qui en parle est celui-ci: http://lithub.com/our-fairy-tales-ourselves-storytelling-from-east-to-west/ Une bouffée d'air fraiche quand on est saturé des Happy End Disney.

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    1. Merci pour l'article, je vais le lire avec plaisir, mais si c'est anglais je vais mettre un peu de temps. C'est vrai que j'apprécie énormément la philosophie japonaise, très douce, dans le respect de chacun, vivre dans l'instant présent et ne rien demander de plus.

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  3. J'aime beaucoup tes avis, ta plume est douce à lire et très agréable... Un roman que je note, j'aime beaucoup cette philosophie de vie et j'aimerais bien en découvrir davantage !

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  4. Oh, j'adore ta chronique, je trouve qu'elle retransmet très bien l'atmosphère du livre, et puis surtout le personnage de Tokue, qui apporte tellement aux deux autres protagonistes. (est-ce qu'elle s'en rend compte ?)

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    1. Je ne pense pas qu'elle s'en rende compte, quoi que dans la culture japonaise je sais que les aînés apportent beaucoup aux plus jeunes et c'est connu. Mais Tokue et Sentarô sont tellement doux et touchants.

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  5. Ah, je l'ai reçu pour le prix des lecteurs lui, j'attends fin juillet pour m'y mettre !
    J'ai assez hâte, j'avais beaucoup aimé son adaptation.

    Jolie critique, comme toujours :)

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    1. J'ai pas du tout aimé son adaptation :( Je l'ai trouvé un peu fade et je me suis beaucoup ennuyée par contre.

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  6. J'en ai entendu beaucoup de bien, notamment avec Lemon, et ton avis me donne encore plus envie de découvrir ce roman !

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    1. Je pense qu'il te plairait, c'est super apaisant comme roman, ça se lit comme un dorayaki !

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