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Rien ne s'oppose à la nuit


Après une période de grand vide, le grand bleu de la vie qui cogne aux phalanges et au myocarde battant, après ces après-midis passées à regarder le plafond, le casque sur les oreilles de l’album de Vianney, après ces délicieux instants partagés en compagnie d’un ours, je suis de retour dans le cocon familial pour trois mois, de retour près de ma mère avec qui les relations sont déchaînées, passionnelles, tourmentées, mais pleines de rires, de joies, de sourires, de complicité. Pour faire hommage à ma maman (j’aurai peut-être du poster cette chronique au jour de la fête des mères) je vous parle maintenant d’un livre émouvant, celui de Delphine de Vigan qui, ayant perdu sa génitrice s’est mise à écrire, pour elle et pour celle qui lui a donné la vie. Précieux cadeau qu’elle confie aux yeux du monde en publiant son livre, courage certain car cela demande un effort grandiose de contrer la timidité, les peurs, les angoisses. Cet ouvrage se bouscule dans l’intimité d’une famille, dans les incompréhensions gravées sur le papier : une réflexion sur l’écriture mais aussi sur les secrets que dominent gynécée.

Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendre, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai retrouvé chez elle, ce matin de janvier les mains tâchées d’encre, au pli des phalanges.

Plusieurs fois, étalé sur les tables des librairies, nouveauté toujours ivre de succès, je l’ai observé, pris dans mes mains, le reposant délicatement, non prête à le découvrir, hésitante, peu certaine de ce qu’il me réservait. La blogosphère ouvre la brèche des peurs, frappe sur les contingences, me voilà acheteuse compulsive, le panier rempli et dedans ce joyau, cette perle délicate où sommeillent les mots raffinés. Delphine de Vigan ne m’intéressait guère, je l’avoue, n’ayant lu d’elle que No et moi depuis maintenant une dizaine d’année. Je me souviens encore ma mère le dévorant en une après-midi, elle qui n’avait pas le temps de lire, alors, curieuse gosse, avide de connaissance mais surtout seule, terriblement, j’ai volé ces pages et, dans l’antre de ma chambre je me suis mise à lire. Ma deuxième rencontre avec Delphine fut bouleversante, me ramenant vers ce souvenir, souvenir détail qui n’apportait rien à ma vie me disais-je… Alors Rien ne s’oppose à la nuit s’ouvrit comme un lys, des paroles, des pensées, une confession pure, sans tâche, mouchetée de tristesse. Il a réveillé patiemment mes mémoires concernant ma maman, doucement, caressant ma psyché d’une manière subtile. Elle m’a touché en plein cœur non seulement parce que l’hommage tombe d’une force viscérale mais surtout car il fonctionne en catharsis, plus je mangeais les pages, plus les souvenirs et les réflexions concernant mon propre lien avec ma mère affluaient. Il est vrai, profond, il sort des tripes, ainsi l’on sait que l’autrice a eu du mal à sortir les paroles, à délier les reproches, à gribouiller sur ses pages blanches l’amour tourmenté qu’elle donnait à sa mère. Par cette biographie, autobiographie, elle nous livre des émotions en crescendo liés de pensées, d’un retour au passé dont elle fait face la peur grouillante aux tripes. Beaucoup considère qu’elle n’aurait pas dû l’éditer ce bouquin car il est trop intime et que le lecteur risque de se voir comme un voyeur, qu’elle n’a pas le droit de déballer sa vie sur des flots de noirs, de lettre, pourtant, je pense, que ce livre, beaucoup en ont besoin, il se répercute et parle à nos propres sentiments, à notre propre intériorité.

Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier, car, de tous, il me semble que ce sont les plus beaux – et un destin de personnage. Mais je sais aussi qu’à travers l’écriture je cherche l’origine de sa souffrance, comme s’il existait un moment précis où le noyau de sa personne eut été entamé d’une manière définitive et irréparable, et je ne peux ignorer combien cette quête, non contente d’être difficile, est vaine.

Elle traverse la mort par l’écriture, le livre se coupe en deux, l’une est la mère, l’autre est l’écriture ; comme Marguerite Duras, Delphine de Vigan se lance à la recherche d’une philosophie : l’écriture (l’art) surpasse le décès. Ecrire c’est narguer la mort, la transposer, ne pas oublier, griffonner les peines, les ancrer sur le papier jauni avant de continuer sa voie, sa route, son périple d’existence. A sa mère qu’elle n’a jamais supporté vraiment, elle offre un cadeau époustouflant, un livre sur elle, pour elle, pour son enfance agonie, pour la résilience dont Lucile a fait preuve tout au long de sa vie. J’ai souvent songé à cette question familiale, quand l’enfant né, les parents transmettent, non leur savoir, leur intellectualité mais aussi leur peur, leur angoisse, leur traumatisme se répercutant sur l’éducation des gosses. Lucile c’est cette fillette qui a été violée (j’en suis persuadée), qui n’a jamais pu s’en défaire, dépressive, un peu folle, elle a tenu pour ses deux petites filles, maladroitement, comme elle pouvait car l’Homme n’est pas invincible, il est surtout rongé par ses faiblesses, ses failles, ses cassures, ses brisures, ses blessures, l’humain c’est un navire en déroute, qui survit, qui vit, qui se relève mais au fond de lui creuse les douleurs éprouvées depuis le début de sa venue au monde. Un peu jalouse, envieuse de la témérité, de la démarche de l’autrice, j’aimerai connaître un jour cette effervescence, être hantée par un sujet et écrire, écrire, écrire, toute la journée, oublier le monde pour pouvoir créer le mien sur des pages, se ressourcer dans les mots, solitaire, et enfin souffler, le travail achevé, l’œuvre devant mes yeux éberlué. Delphine devient mon modèle de courage, une femme que j’apprends à admirer pour son aspect créatif, pour sa plume poétique mêlée de réalisme.

Cette lettre lui ressemble et je sais aujourd’hui combien elle a transmis à l’une et à l’autre cette capacité à s’emparer de dérisoire, du trivial, pour tenter de s’élever au-dessus des brouillards.

On pourrait croire que ce roman… est-ce le bon terme justement… semble décousu, une partition de sentiments, de tristesse, de doutes emmêlés dans le fil de la narration, au contraire, il est construit, s’élève dans la brume opaque des larmes qu’elle rejette encore. Ecrire pour la vie, non pour le trépas, Eros et Thanatos voltigent, valsent dans les gestes épurés d’une femme, d’une fille, d’une écrivaine obsédée par ce cadeau qu’elle tente à offrir à ce fantôme d’origine. Le deuil pose ses armes en conquérant, fil de fer sur les mots en demie teinte, profonds, pénétrants, elle trouve la vaillance de ne pas se taire mais de partager alors qu’elle connait, lucide, les reproches qui lui seront adressés, les enjeux, les risques. La famille ne se dément pas, beaucoup de membres restent là, le noyau encore construit par des sœurs, des frères, tous avec un fardeau, elle n’écrit pas que pour sa mère mais pour ce cocon cauchemar et beaucoup ne lui parleront plus après la découverte de cette monstruosité. Elle balance les secrets à la prescience de blesser certaines personnes de son entourage, mais ce livre représente la démarche de la création libération, de son clavier, de ses doigts de fée De Vigan balaie les effrois et fonce dans le tas pour transmettre aux lecteurs la force d’écrire à leur tour peut-être. 

Vagabonde.

15 commentaires:

  1. Je n'ai encore rien lu de cette auteure, j'aimerais peut-être commencer par un autre de ses livres pour pouvoir me sentir plus proche d'elle en lisant celui-ci, mais en tout cas il me fait très envie :)

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    1. Elle en a écrit pas mal en plus, mais je trouve que plus elle vieillit plus elle progresse dans son style et qu'elle trouve sa plume. Peut-être que tu devrais commencer par No et moi, c'est un beau livre même s'il n'est pas assez poussé...

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  2. Je l'ai dans ma PAL, ça me donne très envie ce que tu dis, ça m'apporterait presque la larme à l'oeil... Je me le garde pour plus tard, j'espère n'être pas déçue.

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    1. Je suis ravie de voir que mon avis t'a ému car le livre est une vraie perle, un petit joyau promesse d'émotions et de réflexions. J'ai hâte de connaître ta chronique quand tu le liras !

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  3. Je viens de me rendre compte que tu as écrit plein d'articles! Je ne comprends pas, je pensais être abonnée à ton blog, je vais rattraper tout ça et me pencher sur le souci !

    C'était ma première rencontre avec cette auteure et j'avais beaucoup beaucoup aimé tout en me sentant un peu voyeuse sur les bords...
    Tu en parles très bien, avec beaucoup de justesse et de délicatesse en tout cas. Il faudrait que je lise d'autres de ses romans mais pr le moment je n'ose pas

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    1. C'est parce que j'ai déménagé mon blog, l'ancien a été supprimé car il était sur un mauvais serveur (celui de mon ex).
      Je ne me suis pas sentie voyeuse du tout, même si c'est vrai que c'est super intime ce qu'elle écrit, mais elle l'a fait par choix et elle l'a publié, à partir de là je me dis qu'elle a voulu le partager à ses lecteurs donc je n'ai aucune raison de me sentir voyeuse.
      Je n'ai lu que ces deux là mais j'ai D'après une histoire vraie que j'ai hâte de lire aussi et j'ai envie de découvrir le film parce qu'il y a Eva Green.

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  4. Ce livre est tellement intense à lire! J'ai adoré.

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    1. On est d'accord ! Il m'a un peu bouleversé et grâce à ce livre je me suis mise à écrire sans me poser de question. C'est une très belle réflexion sur le lien mère/fille et l'écriture, la résilience.

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  5. Tu pourrais écrire dans une revue littéraire tellement tu manies bien les mots ! En tout cas, je m'étais désintéressée de ce livre jusqu'à présent et voilà que tu me donnes envie de le lire ! Ca veut tout dire sur la qualité de l'article ;)

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    1. Han mais... ce compliment, merci énormément ! Il faudrait que je sois plus rigoureuse dans la gestion de mon blog mais comme je suis en vacances c'est un peu plus difficile. J'espère qu'il va te plaire, en tout cas pour moi ce fut une lecture très émotive et très instructive. Ce livre est universel, il parle à tout le monde.

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  6. Je suis perdue dans tes blogs, snif snif :(
    Tu sembles avoir beaucoup apprécié ce roman. Je n'ai encore jamais lu Delphine de Vigan, je ne sais pas trop pourquoi... Trop connu peut-être, mais bon c'est pas franchement une excuse ^^

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    1. En fait j'en ai ouvert un deuxième que tu connais après avoir effacé musae... enfin ce n'est pas moi qui l'ai effacé mais du coup j'ai du déménager.
      Oh elle mérite d'être connue, surtout avec ce roman autobiographique, je crois que c'est son meilleur car il fallait le trouver le courage d'écrire sur sa mère sans omettre la négativité.

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  7. Malgré toutes les réticences lues à propos de ce roman, je l'ai moi aussi beaucoup aimé. J'ai trouvé l'approche de l'auteure très sensible et touchante.

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    1. Je suis tout à fait d'accord avec toi, et je trouve la démarche totalement courageuse aussi.

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  8. Il m'avait beaucoup plu également ce récit. Je l'avais dévoré. Et la photo de couverture est si belle. Merci pour ta chronique, je l'ai lue avec grand plaisir.

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