Les raisins de la colère

jeudi, août 24, 2017


"Il y a là une souffrance telle qu'elle ne saurait être symbolisée par les larmes".

Tous livre est politique ai-je entendu un jour sur une chaîne youtube (je me permets de remplacer le mot film par livre car les deux domaines sont art donc similaires et liés). Ma rencontre avec Steinbeck foudroyante, émouvante, m'enlaça de ses bras déjà aux paroles langoureuses de reproches, de critiques, de verve contre cette société, de début de siècle enflammée, empoisonné par la naissance du capitalisme ; avant de m'accrocher Aux raisins rougissant de honte et de colère, je fis la connaissance de deux personnages, journaliers, lorsque j'avais quinze ans. Lecture obligatoire (cette introduction me servira à faire ma thérapie et de vous partager déjà mon amour pour cet écrivain de génie), elle m'éloigna de mes romans d'adolescent pour me pousser timidement vers  des découvertes plus matures, plus adultes. Des souris et des hommes me prit tendrement la main, viens, ça ne fait pas de mal, les protagonistes ont une histoire a te conter, mais la fin, chers amis, un déchirement dans le ventre, les larmes à mes joues. Ainsi, dix ans plus tard, je relance mon affection un peu rancunière (parce que tuer mon personnage simplet pour la cruauté humaine, j'ai eu du mal à m'en remettre) pour le talentueux, le révolté, celui qui créa avec Faulkner (que je n'ai pas encore lu) la base de la littérature américaine. Partons dans une voiture amochée, en famille, un matelas dans le camion, sur les routes où des milliers de paysans, d'agriculteurs, de métayers perdant habitations, dignité, confort, sillonnent les rues dans l'espoir d'obtenir une pièce, un sous, pour pouvoir subvenir à leur ventre.


"Il y a là une faillite si retentissante qu'elle ANNIHILE toutes les réussites antérieures. un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes, et des fruits murs. et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. et les coroners inscrivent sur des constats de DÉCÈS : mort du à la sous-nutrition, et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut la forcer à pourrir."


Ce qui choque, la poésie des phrases, des passages au lyrisme envoûtant, empoisonné même, défendant la cause d'une colère ne demandant qu'à s'exprimer librement, sur les pages que j'imagine frappées à la force des bras sur une machine à écrire, l'écrivain enchante sa rage, nous la livre dans la beauté la plus fracassante. Mélange de style, du vulgaire, de l'argot, des répliques enflammées, dans la brutalité de la condition sociale de la vie de ses personnages, cette oeuvre ne se résume pas à la vitalité dans laquelle coule des sentiments exacerbés, sublimés. Ici, il nous livre le terrain d'un chantier, d'une évolution condamnant l'ancien train d'existence de tout un peuple, le peuple misérable. Victor Hugo a soufflé ses valeurs sur quelques mille pages de ses Misérables, Steinbeck souffle sa passion, sa détermination à juger ces pratiques implacables, démoniaques, à gueuler contre l’appât du gain, à cracher sur les tombes bourrées de pièce de monnaie contre tous ces affamés, ces morts, ces enfants n'ayant la chance d'avoir un avenir radieux. C'est le style, puissant, intense, dérangeant, malsain, fascinant, génial, qui s'élève contre la tyrannie d'un nouveau champ financier, économique, écrasant dans son sillage des tonnes et des tonnes d'êtres humains. Nul surprise quand tous, ils ont fait la comparaison de la crise de 2009 à celle de 1929, presque cent ans de différence mais toujours d'actualité.

Steinbeck alterne entre les chapitres, de la vie de sa famille suivant les routes, dans l'espoir de trouver de quoi se nourrir aux autres chapitres plus généraux, décrédibilisant les financiers, ces banquiers chacals, ces requins de la finance toujours gourmand de plus de richesse pour exister, pour grossir leur ventre. Ce livre vous rendra définitivement anticapitaliste, je n'avais compris avant qu'il m'ouvre les yeux sur la pauvreté, étant étudiante, venant d'une famille d'ouvrier ou, en tout cas, d'un milieu modeste, nous devons construire notre chemin tout seul sans aide, ou si peu. Bien sûr, nous avons de la chance comparé à cette époque où les révolutions de tous domaines bouleversait une nation entière, aujourd'hui, le libéral s'est démocratisé, fait parti de notre société, ronge et croque les belles progressions sociales. Les raisins de la colère chantent pour la Chine, pour l'Europe, pour les Etats-Unis, pour ces pays en développement, pour l'Afrique, pour toutes ces personnes exploitées, ces ouvriers emprisonnés dans des usines, dormant dans la rue ou dans des dortoirs dégueulasses. Steinbeck offre un cadeau, une arme de résistance contre ce despote qu'est le diktat de l'argent. Révoltée par nature contre l'injustice, ce livre c'est la flamme qui englobe mon âme, l'attise, lui demande de créer pour s'accorder aux longs moments violents, dramatiques. On ne déprime pas, on s'immole dans le feu pour se soulever contre nos terroristes.

Riche, universel, le roman ne dépeint pas seulement un nouveau vice, une nouvelle tyrannie, il peint également la dualité entre la bête et l'humanité. Qui somme nous ? A quoi somme nous réduit ? dépendons nous d'une société à laquelle nous somme prisonnier car le besoin de gagner de l'argent pour survivre reste l'important ? Dans les paragraphes se déploient des milliers de questions sur un thème en particulier, sur l'identité ; la famille et ses habitants pourchassent les chimères, l'espoir aux tripes, ils n'ont plus ce statut, maigre mais psychologiquement sécurisant, ils n'ont plus ce respect des autres, ces riches, ces groins affamés de plus. Ce qu'il narre, c'est le voyage, le périple de la misère sans ligne d'horizon à la fin (l'image finale est bien trouvée), je pourrai le comparer largement à L'odyssée d'Homère, remplaçant les dieux par les millionnaires, les patrons, les banquiers ; éclipser les héros par les métayers, démunis, pauvres, en proie aux pires infamies. Voyage obligatoire lorsque les grosses machines balaient les fermes, les champs, lorsque la production et la quantité doivent se remplir, grossir, lorsque les pommes, les fruits, les denrées pourrissent. Steinbeck ne nous laisse aucun répit, et, encore ancré dans ma chair, dans mon esprit, je visualise ces images abjectes que j'exècre, celles des milliers de victimes contre le totalitarisme de l'argent.


"le soir changeait également les gens, les calmait, ils semblaient faire parti d'une organisation de l'inconscient. Ils obéissaient à des impulsions que leur cerveaux n'enregistraient qu'à peine. leurs yeux étaient tournés vers l'intérieur, paisiblement, et leurs yeux étaient lumineux dans l'air du soir, lumineux dans les faces poussiéreuses."


Secouant car impuissante, il résonne toujours autant, je n'oublierai pas, jamais ce chef d'oeuvre, l'auteur a voulu transmettre, il a transmis. Des émotions (surtout du courroux), des sensations (un pli dans le creux du ventre), des valeurs (héritier de la pensée Marxiste), des idéaux... car Les raisins de la colère s'ancre dans le réel mais pose, par dessous la face visible de l'iceberg, une volonté de croire, de survivre. Cette famille se bat par ses petits moyens, par sa hargne d'exister, de prouver au monde qu'eux aussi ont le droit de mener une belle vie, qu'il n'obtienne pas. Je ne saurais dire ce qui m'a le plus cogné dans cette histoire, toutes les pages sont travaillées avec une minutie, une finesse stellaire, il taille dans les figures de style le radical, le perturbant, le plus apte à se faire lever une armée de pauvres. A quoi sert l'art ? Il faut lire cet ouvrage pour comprendre à quoi sert l'art, l'art est la vie (je n'en démordrai pas de cette idée). Il agonise, s'élève, dépose des étoiles dans yeux mouillés de larme, le symbole se détache, se confond aux importants moments du récit, et cette fin et cette spirale sans fond, ce cri de douleur contre l'injustice, l'inégalité. Dans mon cerveau tourbillonne des centaines d'images, je n'ai rien oublié de ce roman (lu il y a plus de deux mois) et j'aimerai tellement en dire plus, en écrire des tartines (ce serait quand même vachement indigeste) (surtout que je gâche tout avec mes multitudes de parenthèses dans les parenthèses) (ça coupe tout). Le cerveau en vrac, en ébullition de repenser à cette mitraillette de messages, de questions, de remise en cause. Plutôt que de placer le discours explicitement, Steinbeck favorise la diplomatie imaginative : par l'imaginaire, il emmène le lecteur dans un champ de coton aux ruisseaux de sang coagulé de mocheté.       

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15 commentaires

  1. Je viens de lire Des souris et des hommes et ce court roman n'en est pas moins intense. Mais il me semblait que ce n'était qu'un avant goût et j'avais envie de découvrir Les raisins de la colère, découvrir ce Steinbeck trop longtemps laissé de côté.
    Ta chronique est magnifique, on ressent à quel point ce livre t'a marqué. J'en suis presque un peu inquiète pour ma lecture mais j'ai quand même hâte de m'y plonger.

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    1. Des souris et des hommes c'est le premier que j'ai lu et j'en ai pleuré à la fin :( mais c'est sûr qu'avec Les raisins de la colère tu vas adorer si tu as aimé des souris et des hommes, mais c'est pareil, il va falloir que tu sortes les mouchoirs. Ce roman est redoutable TT
      J'espère qu'il te plaira ! Oui j'ai écris ma chronique super en retard mais oui j'ai adoré, ça m'a révolté mais il va rester dans ma mémoire c'est certain.

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  2. Je crois que c'est la meilleure chronique de ce livre que j'ai lu. En tout cas, celle qui me donne très envie de le lire. (mais pas tout de suite, je suis ruinée)

    Ce livre a l'air magnifique !

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    1. T'es trop chou ! Merci beaucoup ! Je ne pense pas être la meilleure chronique mais j'avais très très envie de partager mon opinion sur cette histoire et ce voyage. J'aimerai bien aussi me ruiner dans les livres, je vais dans ma librairie tous les jours mais je ne peux pas pour le moment :(

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  3. J'avais beaucoup aimé ce roman aussi, ainsi que Des souris et des hommes (quelle fin mon dieu). Je me pose la question de regarder le film, mais je ne suis pas sûre d'en avoir vraiment envie.

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    1. J'ai regardé le film mais je ne m'en souviens pas pour tout te dire, par contre le livre je m'en souviens très bien. Il m'a fait pleuré de tristesse.

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  4. Je l'ai enfin terminé, et je l'ai trouvé magistral ! Je rédigerai ma chronique prochainement, mais tu mets la barre très haut avec la tienne :) Les chapitres intermédiaires, qui ne concernent pas la famille, sont tous plus percutants les uns que les autres, et j'ai été fascinée de voir sa capacité à nous imposer des images en tête. J'ai presque l'impression d'avoir vu un film !

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    1. Je suis sûre que la tienne sera très bien et j'ai hâte de savoir ce que tu en penses. En plus j'ai l'impression qu'il a écrit deux livres en un, en tout cas c'est tellement harmonieux, tellement bien construit et tellement poétique que je n'ai pu que succomber à son charme dramatique. Les chapitres généraux m'ont le plus marqué et surtout ceux quand ils laissent la nourriture pourrir pour plus de profit.

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  5. Cette saga familiale m'intéresse énormément, surtout pour mettre en contexte pourquoi tant de sudistes blancs aujourd'hui se sentent si incompris, trahis, malmenés par leur gouvernement au point de choisir de partir à la quête du sens dans la violence. Je crois que je le lirai pour complimenter Hillbilly Elegy (que je crois que tu aimerais!) - mais pas tout de suite... je dois placer un moratoire sur mes lectures d'origines anglophones pour faire de la place aux auteurs francos et autres.

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    1. Je pense qu'il te plairait, en tout cas il m'a bien révolté, j'ai été touchée par cette force de survie que tous les membres de la famille ressentent alors que les chapitres "généraux" nous posent un regard juste atroce sur le système libéral qui est en train de naître. Ce livre faut le lire pour se faire une idée précise du contexte dans lequel on vit, même s'il a cent ans d'âge, il reste très très actuel, c'est d'autant plus affreux.

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  6. Un coup de cœur et coup de poing pour moi aussi ! Steinbeck s'est rangé dans la liste de mes auteurs préférés, avec seulement deux romans lus, mais qui m'ont bouleversée.
    A l'Est d'Eden m'attend dans ma PAL :)
    Merci pour cette très jolie chronique, bonne journée à toi !

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    1. Pareil, c'est un auteur qui se mange doucement, qui se découvre lentement pour ne pas trop le dévorer trop vite. Déjà des Souris et des hommes c'est un roman merveilleux mais avec Les raisins de la colère c'est encore un niveau au dessus. Et je pense que je vais bientôt me pencher sur à L'est d'Eden alors.

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  7. Ce roman est tellement parfait, je crois que c'est une des rares lectures imposées par les cours qui m'ait autant bouleversée.
    J'ai du mal à choisir quel est mon Steinbeck préféré entre celui-ci et A l'Est d'Eden d'ailleurs...

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    1. On t'a imposé cette lecture pour les cours ? J'aurai tellement aimé l'étudier aussi mais dans mes années d'étude mes profs ne donnait jamais des pavés et c'est dommage je trouve. J'ai toujours une immense affection pour les immenses livres avec beaucoup de pages.
      Bon mon prochain de Steinbeck ça sera à l'Est d'Eden.

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  8. Ce roman fut important dans ma vie de lectrice alors que je ne suis pas fan de Des souris et des hommes. J'aime aussi beaucoup le film.

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