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Twist


J’ai rencontré Delphine Bertholon avec ses Corps inutiles, roman que j’avais beaucoup apprécié à l’époque pour son style humble, doux et poétique, qui ne se prêtait pas à l’histoire contée, un peu trop niaise. Ou alors, est-ce moi et mes nombreuses lectures et mes nombreux préjugés concernant le malsain (je suis la grande adepte de plus la nature humaine est sombre, plus j’y crois) qui m’ouvrais les yeux sur quelques incohérences et idées reçues ? Je ne peux lui enlever son talent d’humaniser tous ses personnages, les bons comme les tourmentés, d’ailleurs la limite ne se pose pas dans ses œuvres, c’est d’ailleurs l’un des thèmes récurrents : l’autrice rend humain tout ce qu’elle touche, ses personnages ont cette étincelle de sentiment, de souffrance mêlée ; l’on ne peut pas leur en vouloir, on pleure avec eux, on espère avec eux, on communie avec leur esprit, leur douleur, leur rêve, leur caractère. Twist m’a bouleversé, trois histoires se soulèvent, trois astres : une mère, une fille, un garçon.


"Mais pour toi, c'était une pensée spécialement spéciale. Une fois, tu m'avais dit qu'écrire, c'était sauver sa vie. Sur le coup, je n'avais pas bien compris parce que j'étais trop petite. Mais là-bas, quand j'ai enfin pu mettre en mots ce que je ressentais, mon existence est brusquement devenue plus supportable."


Trois destins distincts liés dans le chagrin de la perte, des retrouvailles, trois destins aux larmes amères, il y a d’abord l’élément essentiel, cette gamine à la force de feu, encore naïve, emprisonnée par une bête solitaire, seule dans sa chambre, elle écrit. Il y a Stanislas, son ancien professeur de tennis, celui qui tombera amoureux de la liberté Louison, moi-même dit-elle au téléphone. Il y a la mère, dans son cœur meurtri, un espoir, celui de récupérer sa fille. Trois formes de vie, à la dérive ils s’assemblent, aux cris, aux pleurs, aux angoisses, au désespoir, aux déceptions se joignent la joie immuable, bien présente dans les minimes détails que l’autrice nous présente. Ici réside le talent de l’écrivain, elle ne rendra pas manichéen les comportements de chacun, sur ses pages, elle tisse les comportements humains tantôt dans l’erreur, tantôt dans la vérité, et ces sentiments qui gouvernent le cœur et les actions. C’est terriblement triste, j’ai pleuré pour ces trois êtres supportant l’existence, s’accrochant à des forces que l’on jugerait insignifiantes et pourtant. La leçon se dévoile, doucement, calmement, rien n’est figé, même la perte, on se relève avec fracas, on chute en silence. Dans la délicatesse de la résilience, cette capacité de super-héros à se relever, à affronter, les ressources se cachent, se parent de naturel, pour exprimer les maux, on écrit comme la mère qui hurle à l’agonie, son enfant perdu, elle la garde près de son cœur en lui adressant des lettres, scellées dans une boite de Pandore. Twist écrit aussi, dans un carnet qu’elle doit économiser. La réflexion sur l’acte d’écrire se revêt de secret, comme ça, on ne dirait pas, mais elle ose dire, tout en raffinement qu’écrire c’est la pulsion de vie, pour survivre, pour cracher la peine, la douleur, les phrases s’entremêlent, on supporte un peu plus, chaque jour. 

Pépite d’émotion, j’ai ris, j’ai pleuré, je me suis révoltée, j’ai espéré aux côtés de ces trois personnages différents, uniques, aux pensées noires alliées de blancs et de grisaille. J’ai subi, j’ai été touchée, extrêmement, par la condition de la petite Twist enfermée, je n’ai pas pu juger son bourreau car ce dernier possède la solitude extrême, l’étau de l’exclusion. Cela ne l’excuse pas de son action mais il y a cette tristesse au creux des mots qu’il prononce, cette tendresse pour celle qui lui tient compagnie. Bertholon humanise les plus grands monstres, doués eux aussi de ressenti. L’on pourrait croire qu’il fait ça par plaisir pourtant les scènes entre la séquestrée et le bourreau se revêtent de mélancolie, d’un grain de drame sans jamais pousser dans le gore ou dans le malsain. Quand j’ai lu ce roman, j’ai fais la comparaison avec Les corps inutiles auquel je reprochais de ne pas aller jusqu’au bout de l’idée, le personnage principal se morfondait dans le traumatisme de son agression, je me suis demandée tout au long de pages se tournant pourquoi elle n’avait pas exploité le viol car elle décrivait si bien les symptômes. Comme si Delphine Bertholon ne pouvait imaginer l’obscurité de l’être humain, chez elle, dans ses maisons de papier, elle décrit des êtres souffrant de la vie mais se relevant, cherchant, en quête d’un bonheur à atteindre. La psychologie paraît simple, les passages d’une vie comme la rencontre de l’amour se parent d’humour délicat et de tourment de tout un chacun, ce que l’on redoute sont les peines et les séparations quand on pense avoir trouvé l’âme-sœur. Après tout, l’échos poursuit les personnages, ils ne se fréquentent pas, ils sont attachés par les liens de la peine, de l’espoir, des chuchotements de l’amour frémissant. 


"L'amour et la haine sont des sentiments qu'il est aisé de confondre : l'un comme l'autre ils n'ont aucune pitié."


Elle prend son temps, sur un rythme de croisière on avale les mots, les phrases, les moments, ces instants d’une existence qui marqueront la psyché, construiront une personne, ces rencontres passagères, ces éphémères aux ailes brisées gravées dans les souvenirs, des morceaux d’oubli, des vagues aux senteurs sentimentales. Dire, écrire c’est résister contre la dépression, c’est l’acte de révolte contre les vaines pensées hurlant allègrement des insanités, c’est nettoyer le palais de glace pour le métamorphoser en palais de lumière. C’est un acte de résistance, un vecteur d’émotion, avec Twist j’ai laissé les larmes couler, les souffles éreintés, les réflexions qu’engendrait la lecture, cette communion d’esprit entre la lectrice qui existe et les êtres de papier. Moi qui voyait les hommes comme des monstres, ivres de domination sur les femme, Delphine Bertholon a baumé quelques blessures au tréfonds de mon âme ; le cliché ne s’empêche pas mais il est vrai, un livre est source de soin, Twist réconcilie les vivants entre eux, il n’y a ni bon ni mauvais mais des gens qui souffrent de différentes situations. Le mieux qu’on puisse faire c’est d’essayer, de tenter, de travailler sur soi et de gérer nos conflits intérieurs pour trouver la paix avec les autres.

Vagabonde.

3 commentaires:

  1. Merci de me rappeler le mot résilience, j'avais oublié son existence. Dans ma dernière chronique, je parle de légèreté, de grâce, mais ce que je voulais vraiment dire c'est cette force tranquille dont tu parles.

    C'est beau que l'autrice donne de l'espoir à l'humanité, parce que franchement, des fois j'y crois pas. Tu aimeras sans doute la série The O.A. Une émission qui traite de tous les thèmes du monde, comme le mal, le pardon et la spiritualité, et à mon avis, la condition des animaux en captivité.

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  2. Comme tu écris bien !

    Merci pour ce bel article, j'ai très envie de lire ce roman maintenant

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  3. Je n'ai pas été aussi enthousiasmée que toi mais je crois que ça reste mon roman préféré de cette auteure que je n'ai pas lue depuis un moment.

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