Plateau

samedi, mai 13, 2017


Cet endroit, on s'y jette avec dévotion. On s'y perd, aussi, guidé par l'instinct, quelque chose de sacré. Quand les voix se muent en mortelles suppliques et les chants en discours primitifs. Un endroit où se tenir debout, dans l'orgueilleuse posture de l'initié. Un endroit où le monde s'arrête chaque jour pour des armées d'êtres vivants incapables d'en imaginer un autre, et si quelque fou avait l'idée d'y bâtir une ville, il s'en trouverait toujours un pour sculpter sa propre folie dans le tronc d'un chêne centenaire, et remiser l'âme égarée dans la profondeur des enfers.
Dans le terrier du lapin je suis tombée, innocente personne vagabondant dans le relai en attendant le train, la gare offre toujours ce kiosque où journaux et romans se conjuguent, dialoguent. J’avais le choix entre L’ami idéale ou Plateau dont le résumé m’a subjugué. Tombant dans le territoire d’un paysage flamboyant d’ennui et de tensions psychologique, Plateau hurle, son titre explicite tranquillement l’ambiance de ce roman psychologique. Thriller où les personnages s’assemblent, se tourmentent, ils sont harmonie avec l’environnement isolé que l’auteur propose. Plongeons dans cette souffrance, cette pulsion de haine, ces échos de maladies mentales, ces ombres menaçantes mouvante entre les arbres et animaux domestiqués, pâles, fantomatiques. La terreur s’élance par les descriptions rappelant cette froideur, cette horreur de Jean-Baptiste Del Amo.
plateauCe qui frappe en premier lieu, les personnages tonnent, gigantesques de douleurs. Il y a la jeune fille, Cory, qui échappe à la mort, à sa condition de femme objet abusée, emprisonnée par son mari torture. Il y a l’oncle et le neveu, l’un se complait dans sa condition, l’autre se sent enfermé et s’échappe par les classiques de la littérature. Dans sa caravane il invente son monde. Et pourtant il ne pourra jamais s’échapper de sa condition de paysan, il découvrira l’amour, gauche et maladroit. Je n’ai rien ressenti. Trop éloignée des émotions par un style parnasse. A vouloir du beau, de l’esthétisme censée sublimer la terre que foulent les pas des protagonistes on se recule, nous, lecteurs, dans une bulle de critique. C’est beau oui mais d’un lexique parfois trop complexe quand le lieu ne s’y prête pas. La psychologie, l’oppression qui se dégage du récit est gâché par les mots souvent trop érudits quand l’histoire se prête aux émotions et à l’inquiétude ambiante. Petit à petit j’ai guidé mes pas dans les affres d’un ennui, voulant la conclusion tout de suite et ne profitant pas, ne savourant pas ce que l’auteur proposait. C’est dommage car il aurait pu simplifier pour permettre l’entrée à cette antre obscure, à ses idées métaphysiques, à cette communion avec ces ruines campagnardes, creuser un sillon nous autorisant à débusquer les paroles qu’il était censé nous chuchoter.
Cependant, le temps s’écoule lentement, toujours avec cette brume noirâtre, ce danger profond que l’on pourrait ressentir au plus profond de notre cœur battant ; dans un endroit isolé s’esquisse une pièce tragique mais mal construite. Tous les éléments sont donnés pour nous forger une histoire, une fin digne d’un manipulateur. La fin est bancale, on reste assis sur notre siège, les yeux fixés sur les dernières pages promettant une sincère réponse, une vérité étincelante, il n’en jaillit que confusion et maladresse. Les maladies mentales, quand elles sont bien orchestrées, puisent dans l’imaginaire du lecteur un château de fascination (en tout cas pour mon cas), la fin questionne mais parce que le puzzle est manquant, des pièces disparues que l’on ne trouvera jamais. Seule, j’ai été quand j’ai fermé les pages, des demandes, des questions, une frustration puissante, une colère rugissante. J’aurai voulu une chute, je m’y attendais quelque part, et, de prendre un ersatz de maladie n’était pas très ingénieux de sa part. On en revient toujours au même point : il y a des livres où faire trop peut saborder le mouvement.
Silhouette de cire vidée de toute substance, plantée dans cette chambre où ne flottent plus rien que des odeurs de moisi et de tissu délabrés. Rêve dévasté qui se fond dans une ombre gigantesque envoûtant son corps. Son visage n'est plus qu'un désert où s'éteignent des traces.
Surprise par la poésie se teintant de beauté, oscillant entre la béatitude et la frustration, il n’en est pas moins un joli roman distillant par moment des pensées mystiques. Dieu est toute chose, et, dans les chapitres très courts, contemplatifs, on se prend à réfléchir à cette croyance. Tel Victor Hugo qui prônait un mysticisme claquant dans ses ouvrages, Franck Bouysse s’arrache et grave les fragments d’un talent obscur. Ce qui tousse c’est son désir de perfection quand le roman crierait de laisser un peu de naturel, et non de contrôle. On s’égare mais pas pleinement quand le roman se casserait la voix pour nous enlever, nous enfermer dans une toile gigantesque, malsaine. Dérangeant par l’atmosphère inquiétante, presque surnaturelle, la force s’épuise et le lecteur de même. La vague impression d’une déception me fait relever le menton, blasée dirait-on.

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